I. Port-La-Nouvelle. Des rues sans âme au bord d'une mer sans lames. Un dimanche d'hiver. Je m'engage dans la rue Ernest Hemingway. Un trait d'asphalte souligné par des maisons grises aux volets clos. Un affront à la littérature.
Au bout de l'allée de béton, le sable gris, la mer noire et la pluie sale, glacée. Au beau milieu de ce spectacle désolant, une force surhumaine a déposé un cargo.
Son pavillon ne flotte plus. Sa proue ne fend plus la bise. Son ancre n'est plus mouillée que par la pluie. Un géant de métal terrassé, maladroit, bancal.
Je m'avance, prudemment. Sur le pont, deux marins. Sur le sable, une pancarte et une boîte fendue: " Nous sommes échoués ici depuis 3 mois. Notre armateur ne veut pas nous payer de billet d'avion. Merci de nous aider"
Je lève la tête, croise un regard vide. Un sourire de circonstance qui m'invite à monter. La coque est immense. Les mains crispées sur une échelle de fortune, le vent me scie les doigts, mes chaussures de ville ripent sur les barreaux brisés. Même à quai, je n'ai pas le pied marin.
Ca fait marrer le marin. II.
Il s'appelle Ahmad. Chez lui c'est la Syrie, le plateau de Golan et l'oasis de Damas. Avec onze autres marins il allait à Gibraltar. Son cargo s'est planté dans le sable audois.
Il se lève à l'aube, quitte le navire pour boire son reste de solde au « Café de France ». Parfois il reçoit un coup de fil de sa femme. Il a sa place entre le comptoir et le vieux flipper.
Un bout de Proche Orient dans ce bout de France qui se borne à valider son billet de Kéno. Il ne parle pas français, balbutie trois mots d'anglais. Ca lui suffit le bougre. Il est en transit. Grappille une clope, suit une partie de baby-foot. Au début il y avait les médias. TF1, VSD, France 3. Puis plus rien.
On l'a vu feuilleter l'Indépendant, regarder Derrick sur l'écran 16/9. On l'a vu fixer des heures la désolante symétrie de la rue de la République, s'attarder à la tombée du jour sur l'enseigne clignotante du Café de France. On l'a vu pousser la porte du troquet tous les matins, la tirer tous les soirs. On l'a vu sourire, balbutier quelques mots dans la langue de Molière, d'autres dans un idiome aussi merveilleux qu'inconnu. On l'a vu languir, s'ennuyer, aller, venir, faire les cent pas.
Il est comme ça Ahmad. Ca lui suffit. Alors il remonte sur le pont, caresse le chien et regarde les Pyrénées. La montagne, ça fait rêver le marin III.
« Raconte-nous une histoire » me demanderont mes petits enfants.
« Je n'en connais pas » que je leur répondrai. Ils insisteront:
« Inventes-en une ».
C'est alors que je raconterai celle du Syrien en hiver:
« Elle est vraie. En l'an 2000 à Port-la-Nouvelle, quand arrivèrent les premiers froids, on trouva des marins syriens égarés là où ils n'avaient rien à faire. Ils s'étaient échoués là, poussés par la tempête. Comme les habitants les plaignaient un peu, ils donnaient de l'argent pour qu'ils retrouvent leur terre natale où ils avaient leurs habitudes et leurs amis. »
Et des bateaux remplis de marins syriens repartirent vers le levant.
- Tu en as vu des syriens comme cela?
- Je crois bien que j'en ai vu au moins un.
Et contemplant mes mains déformées par le temps, les veines apparentes sous ma peau tannée et mes contemporains que je ne comprendrai plus, je m'avancerai vers un miroir en murmurant:
« Et maintenant, voici venir un long hiver ».
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