Bimensuel N° du 2002-12-08 20:07:51
((
Errer
 ))

(( Un Syrien en hiver  ))
I.
Port-La-Nouvelle. Des rues sans âme au bord d'une mer sans lames. Un dimanche d'hiver. Je m'engage dans la rue Ernest Hemingway. Un trait d'asphalte souligné par des maisons grises aux volets clos. Un affront à la littérature.

Au bout de l'allée de béton, le sable gris, la mer noire et la pluie sale, glacée. Au beau milieu de ce spectacle désolant, une force surhumaine a déposé un cargo. Son pavillon ne flotte plus. Sa proue ne fend plus la bise. Son ancre n'est plus mouillée que par la pluie. Un géant de métal terrassé, maladroit, bancal.

Je m'avance, prudemment. Sur le pont, deux marins. Sur le sable, une pancarte et une boîte fendue: " Nous sommes échoués ici depuis 3 mois. Notre armateur ne veut pas nous payer de billet d'avion. Merci de nous aider"

Je lève la tête, croise un regard vide. Un sourire de circonstance qui m'invite à monter. La coque est immense. Les mains crispées sur une échelle de fortune, le vent me scie les doigts, mes chaussures de ville ripent sur les barreaux brisés. Même à quai, je n'ai pas le pied marin.

Ca fait marrer le marin.

II.
Il s'appelle Ahmad. Chez lui c'est la Syrie, le plateau de Golan et l'oasis de Damas. Avec onze autres marins il allait à Gibraltar. Son cargo s'est planté dans le sable audois. Il se lève à l'aube, quitte le navire pour boire son reste de solde au « Café de France ». Parfois il reçoit un coup de fil de sa femme. Il a sa place entre le comptoir et le vieux flipper.

Un bout de Proche Orient dans ce bout de France qui se borne à valider son billet de Kéno. Il ne parle pas français, balbutie trois mots d'anglais. Ca lui suffit le bougre. Il est en transit. Grappille une clope, suit une partie de baby-foot. Au début il y avait les médias. TF1, VSD, France 3. Puis plus rien.

On l'a vu feuilleter l'Indépendant, regarder Derrick sur l'écran 16/9. On l'a vu fixer des heures la désolante symétrie de la rue de la République, s'attarder à la tombée du jour sur l'enseigne clignotante du Café de France. On l'a vu pousser la porte du troquet tous les matins, la tirer tous les soirs. On l'a vu sourire, balbutier quelques mots dans la langue de Molière, d'autres dans un idiome aussi merveilleux qu'inconnu. On l'a vu languir, s'ennuyer, aller, venir, faire les cent pas.

Il est comme ça Ahmad. Ca lui suffit. Alors il remonte sur le pont, caresse le chien et regarde les Pyrénées. La montagne, ça fait rêver le marin

III.
« Raconte-nous une histoire » me demanderont mes petits enfants.
« Je n'en connais pas » que je leur répondrai. Ils insisteront:
« Inventes-en une ».
C'est alors que je raconterai celle du Syrien en hiver:

« Elle est vraie. En l'an 2000 à Port-la-Nouvelle, quand arrivèrent les premiers froids, on trouva des marins syriens égarés là où ils n'avaient rien à faire. Ils s'étaient échoués là, poussés par la tempête. Comme les habitants les plaignaient un peu, ils donnaient de l'argent pour qu'ils retrouvent leur terre natale où ils avaient leurs habitudes et leurs amis. » Et des bateaux remplis de marins syriens repartirent vers le levant.
- Tu en as vu des syriens comme cela?
- Je crois bien que j'en ai vu au moins un.

Et contemplant mes mains déformées par le temps, les veines apparentes sous ma peau tannée et mes contemporains que je ne comprendrai plus, je m'avancerai vers un miroir en murmurant:
« Et maintenant, voici venir un long hiver ».

Arcas | retourne en haut
Mise à jour le : 2000-07-25 16:00:53

(( Boxe  ))

1. Pour l’honneur
Jamais à terre. Faut pas se défiler. Vas-y cogne. Encore plus fort. Jamais peur. Peur de qui? Regarde les hommes tomber. Regarde-moi dans les yeux. Vas-y frappe. Toujours plus fort. Jamais mal.

2. Pour l’argent
Du fric. La maison. La piscine. Le golf. Les voitures. Les bijoux, le casino, la drogue. Les enfants. Et puis, rien. Se lever pour courir. Pour dormir. Pour nager. Pour jouer. Pour conduire. Pour briller, flamber, se shooter. Pour voir grandir les gosses.

3. Pour les coups
Dur au mal. A mains nues. A pieds joints. Lui casse la gueule. Avec violence. Avec bonheur. Ca fait du bien. Ca fait du mal. Avec fureur. Lui donner pour recevoir. A tout prix. A tout prendre. Le nez cassé.

4. Pour le plaisir
Je suis trop rapide. Trop grand. Trop fort. Essaye un peu. Je sens rien. Je suis immortel. J’aime ça. Continue pour voir. Esquive, crochet droit, remise du gauche. Et je danse. Trop facile. Trop bon. Trop court.

5. Pour la sueur
Quatre boules de cuir. Des heures. Taper, sauter, hisser. Le miroir devant moi. Le coach, derrière. C’est dur. Je sue. Quelques gouttes. Du sang. Re-taper. Re-sauter. Re-hisser. Regarde-moi, miroir. Des années.

6. Pour les femmes
Je suis beau. C’est vrai. De belles jambes. Un corps bien musclé. Une gueule. Allez les filles. Quel style. La bravoure en plus. Des épaules pour se reposer. Des gants pour le velours. Quelle fatigue!

7. Pour la paix
Je me bats pour ceux qui sont loin de chez eux. Ne vous battez pas, mes frères. La vie est trop belle. Donner quelques coups. Pour se défendre. Pour défendre une cause. Pour causer la défaite.

8. Pour la foi
Dieu me protège. Le combat au service de la foi. Bander les mains. Enfiler les gants. Regarder le miroir. Embrasser son prochain. Avancer jusqu’au paradis. Tout donner. Quelques damnés. Une prière pour eux.

9. Pour la folie
Aimer la boxe. A la folie. Oublier le geste. Dépasser le rythme. Et puis, plus rien. Le coma profond. Le jeu est terminé. La lutte commence. C’est la lutte finale.

10. Pour le compte

Adrien | retourne en haut
Mise à jour le : 2000-03-18 03:51:57

(( Le goût des autres  ))

Paraît-il que la méchanceté dévoie le sens de l’humour. Qu’il est loin le temps de la franche rigolade, de la querelle amicale, de l’ironie acerbe. Une époque où tout le monde vantait la subversion, la pertinence et la véracité des marionnettes. La dérision cède désormais la place au mauvais esprit. Trop facile d’accabler le pauvre Richard Virenque. Un type qui peine à s’exprimer clairement. Un brave gars qui porte à lui seul le fardeau du dopage. Fallait pas se moquer ainsi de l’idiot du village, messieurs les Guignols. Il est trop con.

Paraît-il que l’égalité entre les sexes n’est pas encore respectée. Les Chiennes de garde célèbrent la journée de la Femme en allant déposer une gerbe portant l’inscription, «A la femme du soldat inconnu». Un geste symbolique en réponse à la discrimination dont souffre le deuxième sexe. Jean Tibéri a viré sans délai Françoise de Panafieu. Une femme si belle, si intelligente, si cultivée. Une candidate à l’investiture. Fallait pas traiter la postulante comme un homme, monsieur Tibéri. Elle est trop faible.

Paraît-il que les seins de Lolo Ferrari cachent un mystère. Eve Varlois est décédée à l’age de 37 ans. Loin de la provocation et des paillettes, elle vivait dans une modeste maison à Grasse, entourée de ses chats. Avec une tendance à l’exhibition, un profond désespoir, trois kilos par sein, l’obligation de porter un soutien-gorge, et en plus le rejet d’une mère indigne. Difficile de résister à pareille vie de manques et d’excès mammaires. Fallait pas jouer avec le cœur de Lolo, messieurs les censeurs. Elle en est morte.

Adrien | retourne en haut
Mise à jour le : 2000-03-18 03:51:24